[Paroles d'experts] Simon Trichot
Dans ce témoignage, Simon Trichot revient sur les principaux défis auxquels le Panama est confronté face au changement climatique, les avancées réalisées au cours de sa mission et les perspectives qui se dessinent pour renforcer la résilience des territoires et des communautés les plus vulnérables.
Depuis septembre 2024, Simon Trichot accompagne le ministère de l’Environnement du Panama dans ses actions d’adaptation au changement climatique. Déployé par Expertise France en tant qu’expert technique international (ETI), il appuie les autorités panaméennes dans leurs efforts pour renforcer la résilience des territoires côtiers les plus exposés à la montée des eaux. À quelques mois de la fin de sa mission, il revient sur les avancées majeures auxquelles il a contribué : l’adoption d’un nouveau cadre national en matière de résilience climatique, la publication du premier rapport national sur la mobilité climatique et l’élaboration d’un protocole de relocalisations planifiées destiné à accompagner les populations les plus vulnérables. Son témoignage met en lumière le travail mené aux côtés des partenaires panaméens pour apporter des réponses concrètes aux enjeux de mobilité humaine, de résilience territoriale et d’adaptation aux effets du changement climatique.
Adaptation climatique et mobilité humaine au Panama : des avancées structurantes appuyées par la coopération franco-panaméenne
Dans le prolongement de la participation du Panama à l'UNOC3, quelles initiatives ou coopérations ont, selon vous, le plus contribué à faire avancer les enjeux d'adaptation climatique et de résilience des territoires ces derniers mois ?
Quelques mois après la participation du Panama à la 3e Conférence des Nations Unies sur les Océans (UNOC3), plusieurs avancées majeures sont venues consolider la dynamique engagée autour de l’adaptation au changement climatique, de la résilience côtière et de la mobilité humaine.
Dans le prolongement des partenariats valorisés lors de l’UNOC3, le partenariat avec l’International Platform for Ocean Sustainability (IPOS) a permis le lancement de l’initiative Panama Mangrove Conservation Action Request (PAMAR), consacrée à la gouvernance durable des mangroves et au développement de l'économie bleue au Panama.
Le projet de coopération en agroécologie dans la Comarca Guna Yala, porté par l'Ambassade de France au Panama et financé par le Fonds Équipe France (FEF-R), a également permis des résultats concrets en matière de sécurité alimentaire et de résilience des communautés autochtones guna, avec notamment la création de potagers agroécologiques, d’une pépinière communautaire et d’une banque de semences traditionnelles.
Parallèlement, plusieurs processus d’accompagnement territorial menés auprès de communautés côtières vulnérables ont contribué à renforcer les réflexions nationales sur les pertes et dommages, l’adaptation climatique et les réponses à adopter face aux enjeux de mobilité humaine.
Ces dynamiques ont également été mises en valeur lors des Blue Talks organisés dans le cadre de la Semaine de la France au Panama, afin de restituer les principaux enseignements de l’UNOC3 et de renforcer les alliances scientifiques, institutionnelles et communautaires autour des enjeux océaniques et climatiques.
Pouvez-vous nous rappeler votre mission d’ETI auprès du ministère de l’Environnement du Panama ?
Ma mission s’inscrit dans le cadre d’un appui technique auprès de la Direction du Changement Climatique du ministère de l’Environnement du Panama (MiAMBIENTE), dans le cadre des actions de coopération bilatérale portées par l’Ambassade de France au Panama.
Elle vise principalement à accompagner les autorités panaméennes dans le développement et l’opérationnalisation de politiques publiques liées à l’adaptation au changement climatique, à la résilience territoriale et à la mobilité humaine.
Cette mission repose sur plusieurs axes complémentaires : l’appui à l’élaboration de cadres réglementaires et stratégiques, l’accompagnement de projets territoriaux de résilience auprès de communautés vulnérables, la mobilisation de coopération technique et financière, ainsi que le soutien au positionnement du Panama dans les espaces internationaux liés au climat, à l’océan et aux pertes et dommages.
Au-delà de l’appui institutionnel, cette mission m’a également permis de travailler directement avec des communautés côtières et autochtones particulièrement exposées aux effets du changement climatique, notamment dans la Comarca Guna Yala.
Quels sont aujourd’hui les principaux enjeux et défis liés à l’adaptation au changement climatique et à la mobilité humaine au Panama ?
Le Panama fait face à des impacts climatiques de plus en plus visibles et complexes. Les phénomènes extrêmes comme les inondations, glissements de terrain ou tempêtes tropicales se combinent à des processus d’évolution progressive tels que l’élévation du niveau de la mer, l’érosion côtière ou la dégradation des écosystèmes.
Ces impacts affectent particulièrement les communautés rurales, côtières et autochtones, qui dépendent fortement des ressources naturelles et présentent souvent des vulnérabilités socio-économiques importantes.
L’un des enjeux majeurs aujourd’hui est la question de la mobilité humaine liée au changement climatique. Entre 2012 et 2024, plus de 15 000 déplacements internes liés à des événements hydrométéorologiques ont été recensés au Panama.
À cela s’ajoutent des pertes et dommages économiques et non économiques déjà observés dans plusieurs territoires : destruction de logements et d’infrastructures, perte progressive du littoral, dégradation des terres agricoles, impacts sur la pêche artisanale, mais aussi atteintes au patrimoine culturel et spirituel de certaines communautés côtières.
Le défi consiste donc à connaître et anticiper ces dynamiques, renforcer la résilience des territoires et développer des solutions dignes, inclusives et respectueuses des droits humains. Cela implique également de mieux articuler adaptation climatique, réduction des risques, planification territoriale et politiques sociales.
À quelques mois de la fin de votre mission, quelles avancées ou réalisations vous paraissent les plus marquantes ?
Plusieurs avancées me semblent particulièrement structurantes.
Un nouveau cadre national pour l'adaptation climatique
Tout d’abord, l’adoption récente du nouveau décret national sur l’adaptation au changement climatique constitue une étape majeure pour le Panama. Ce texte établit aujourd’hui l’un des cadres réglementaires les plus ambitieux de la région en matière d’adaptation climatique et de gouvernance environnementale intégrée.
Il institutionnalise notamment le Panama Nature Pledge comme cadre stratégique national intégrant les objectifs en matière de changement climatique, biodiversité, lutte contre la désertification, pollution plastique et conservation marine et terrestre.
Le décret établit également le mandat officiel du Rapport national sur la mobilité climatique. La publication de la première édition de ce Rapport représente une avancée particulièrement importante. Ce document constitue le premier diagnostic national sur les liens entre changement climatique, déplacements internes et vulnérabilité territoriale au Panama.
Le rapport analyse plusieurs expériences de relocalisation, notamment celles de Gardi Sugdub dans la Comarca Guna Yala, des familles affectées par les ouragans Eta et Iota à Chiriquí, ou encore de la communauté de La Solución à Bocas del Toro.
Il met en évidence la nécessité de renforcer la planification anticipée, la gouvernance locale, l’articulation interinstitutionnelle et les mécanismes de financement liés à l’adaptation et aux pertes et dommages.
Sa préparation a mobilisé un large réseau d’acteurs nationaux et internationaux, notamment les institutions membres du Comité Nacional de Cambio Climático de Panamá (CONACCP), la Platform on Disaster Displacement (PDD), ainsi que plusieurs acteurs académiques et communautaires.
Vers une approche nationale des relocalisations planifiées
Autre avancée majeure : la mise en place du Protocole national de relocalisations planifiées. Son élaboration a reposé sur un processus participatif associant les institutions du CONACCP, les partenaires techniques et les communautés concernées.
Ce protocole propose une approche progressive fondée sur les droits humains et la réduction des risques. Il privilégie d'abord les mesures permettant de renforcer la réduction des risques et l’adaptation in situ, envisage ensuite des réorganisations territoriales partielles lorsque cela est possible, et ne considère la relocalisation planifiée qu’en dernier recours.
Le processus national de consultation publique du protocole, coordonné avec les équipes du ministère, a permis de mobiliser plus de 450 participants à travers les différentes provinces et comarcas du pays.
Cette dynamique a permis de recueillir les expériences et recommandations d’institutions publiques, d’autorités locales et traditionnelles, d’universités, d’organisations internationales, d’ONG et de communautés directement exposées aux risques climatiques.
De la coopération technique à la transformation des politiques publiques
En quoi la coopération avec les partenaires locaux et français a-t-elle été essentielle dans le cadre de votre mission ?
Cette mission n’aurait pas été possible sans une forte dynamique de coopération et de confiance entre les partenaires panaméens, français et internationaux.
Le soutien de l’Ambassade de France au Panama et de l’ensemble de l’équipe France a permis de créer un espace de dialogue technique et stratégique particulièrement précieux pour accompagner les priorités du Panama en matière d’adaptation climatique et de gouvernance environnementale.
La coopération a également permis de mobiliser des expertises complémentaires, de faciliter les échanges internationaux et de soutenir des projets très concrets sur le terrain. Cela inclut notamment des acteurs français comme le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, le ministère de la Transition écologique et de la Biodiversité, ou encore Expertise France, et le CIRAD, aux côtés de nombreux partenaires panaméens issus des institutions publiques, universités, collectivités territoriales, organisations communautaires et organisations internationales.
Je pense notamment au projet FEF-R Agroécologie à Guna Yala, qui a permis de renforcer la sécurité alimentaire et la résilience communautaire tout en valorisant les savoirs traditionnels Guna.
Le partenariat engagé avec IPOS constitue également un exemple intéressant de capitalisation des dynamiques initiées à l’UNOC3 pour développer de nouvelles coopérations autour de la résilience côtière, des mangroves et de l’économie bleue au Panama.
Enfin, les travaux autour du Rapport national sur la mobilité climatique et du Protocole de relocalisations planifiées ont démontré l’importance d’une approche profondément participative, associant institutions publiques, partenaires internationaux, acteurs territoriaux et communautés directement concernées.
Au-delà des projets eux-mêmes, cette coopération a surtout permis de créer des passerelles entre diplomatie environnementale, action territoriale et production de politiques publiques.
Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le chemin parcouru et les perspectives à venir pour le Panama ?
Je pense que le Panama est aujourd’hui en train de consolider un positionnement particulièrement innovant sur les questions d’adaptation climatique, de mobilité humaine et de gouvernance environnementale.
Le pays a réussi à articuler ambition réglementaire, action territoriale et diplomatie climatique d’une manière relativement unique dans la région. Les avancées récentes montrent une volonté claire de renforcer une gouvernance environnementale plus intégrée, préventive et orientée vers des solutions concrètes face aux impacts climatiques.
Pour autant, ces avancées ne doivent pas être considérées comme acquises. Le contexte national et international demeure complexe et évolutif. Les enjeux de développement économique, les arbitrages budgétaires, les pressions géopolitiques continueront d’influencer les trajectoires environnementales du pays.
De nombreux défis restent donc à relever : la mobilisation de financements, l’opérationnalisation des nouveaux cadres réglementaires, la coordination interinstitutionnelle, le renforcement des capacités locales, ou encore la poursuite des processus de consultation et d’accompagnement communautaire. Les outils, les cadres de gouvernance et plusieurs dynamiques de coopération sont aujourd’hui en place, mais leur consolidation dépendra de la capacité collective des institutions, des territoires et des partenaires à maintenir cet engagement dans la durée.
À titre personnel, je retiens surtout la richesse des échanges humains et la capacité des communautés, des institutions et des partenaires à construire ensemble des réponses innovantes face aux défis climatiques. C’est probablement là que réside le principal motif d’optimisme : la qualité des acteurs mobilisés et la volonté partagée de faire progresser ces enjeux malgré les défis qui demeurent.