[Interview] Axelle Cheney-Grünberger & Mathilde Vivot
Dans ce témoignage croisé, Axelle Cheney-Grünberger (ETI innovation technologique) et Mathilde Vivot (ETI innovation de rupture et IA) reviennent sur leur action au service de la coopération franco-allemande en matière d'innovation, à l'occasion de l'édition 2026 de VivaTech.
Identifier les opportunités de coopération, rapprocher les acteurs de l'innovation, faire émerger des partenariats stratégiques : c'est la mission commune d'Axelle Cheney-Grünberger et Mathilde Vivot, Expertes techniques internationales (ETI) déployées par Expertise France en Allemagne - chacune avec son propre terrain d'action.
Positionnée auprès de Fraunhofer, géant allemand de la recherche appliquée, Axelle active depuis 2022 un réseau d'industriels, d'investisseurs et de chercheurs sur l'ensemble des technologies critiques - intelligence artificielle, quantique, cybersécurité, fusion nucléaire. Positionnée auprès de SPRIND, l'agence allemande dédiée à l'innovation de rupture, Mathilde construit depuis 2024 une coopération stratégique franco-allemande centrée sur l'IA et les ruptures technologiques.
À l'occasion de VivaTech 2026, où l'Allemagne était pour la première fois « Pays de l'année », elles reviennent, chacune depuis son poste d'observation, sur les résultats concrets de leur action au service de l'innovation européenne.
Deux missions, un même objectif : créer des passerelles entre les écosystèmes d'innovation français et allemand
Pouvez-vous nous présenter vos missions d'expertes techniques internationales (ETI) en Allemagne ?
Axelle Cheney-Grünberger: Ma mission a débuté en septembre 2022. Avec un focus sur les acteurs privés, elle consiste à rapprocher les écosystèmes français et allemands d'innovation technologique - innovateurs, investisseurs, industriels, chercheurs et décideurs politiques - dans les technologies critiques : IA, quantique, cybersécurité, fusion nucléaire, et autres. J'opère donc une veille stratégique pour inspirer des coopérations franco-allemandes gagnantes; je stimule et accélère des synergies et la signature de partenariats entre acteurs clés français et allemands ; et je soutiens l'expression des besoins de l'écosystème auprès des instances politiques, par des dialogues multipartites franco-allemands. Je suis positionnée à Munich, auprès du siège stratégique de Fraunhofer, grand groupe allemand faisant le pont entre la recherche appliquée et les industriels, que j'ai accompagné avec succès ces quatre dernières années pour stimuler ses partenariats avec la France. Cela a tellement réussi que la France est devenue le pays numéro un dans les priorités internationales de cet organisme et l'équipe en charge, que j'ai pu former et accompagner, a doublé de taille ! Je précise toujours travailler pour la France, via Expertise France et le Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères - une transparence essentielle sur des thématiques sensibles, qui fonde la confiance de mes interlocuteurs.
Mathilde Vivot : Ma mission d'experte technique internationale a débuté en octobre 2024 avec la création de ce poste en Allemagne, témoignant de l'importance croissante accordée aux enjeux de souveraineté technologique, d'innovation de rupture et de diplomatie économique. Positionnée à Leipzig, je suis mobilisée au sein de l'agence fédérale allemande pour l'innovation de rupture, SPRIND, et rattachée également au Service pour la Science et la Technologie de l'Ambassade de France. Ma mission poursuit une double ambition. D'une part, renforcer la coopération franco-allemande sur les technologies critiques en développant des partenariats entre les acteurs publics de l'innovation, les agences, les centres de recherche, les start-up et les décideurs des deux pays. Je travaille directement avec les responsables stratégiques de l'agence SPRIND, dont le modèle agile de financement et d'accompagnement de projets à haut risque suscite un intérêt croissant en France et en Europe. D'autre part, j'assure une veille stratégique et une analyse institutionnelle de cet écosystème afin de mieux comprendre les facteurs de réussite dudit modèle . L'objectif est à la fois d'acculturer les acteurs français aux approches développées par SPRIND, d'identifier des opportunités de coopération concrètes pour le bénéfice de notre écosystème deeptech en France et d'alimenter la réflexion française sur les politiques publiques de soutien à l'innovation de rupture. A ce titre, une task force franco-allemande sur la création d'une agence similaire à SPRIND en France a été initiée et sert de cadre pour les autorités françaises en charge du sujet (MINEFI, Bpifrance).
Au-delà des projets bilatéraux, cette mission illustre le rôle d'Expertise France et des son dispositif ETI comme opérateur de diplomatie économique et d'influence. Comme Axelle, je veille à toujours rappeler que j'interviens, via Expertise France, pour le compte de la France et en étroite coordination avec l'Ambassade.
Pourquoi cette édition de VivaTech a-t-elle été un temps fort pour vos missions respectives ?
A.C-G : Pour l’ensemble des Expertes et experts techniques d’Expertise France sur l’innovation technologique – nous sommes une vingtaine aujourd’hui dans le monde – VivaTech est un moment important de notre année. On essaie d’ailleurs au maximum de nous retrouver dans ce cadre pour échanger à cette occasion. Notre participation à VivaTech prend toutefois des formes différentes : on vient en accompagnement de délégations de visiteurs – entreprises, organismes de recherche, startups, acteurs politiques – en soutien aux exposants de nos pays d’intervention, avec souvent un rôle actif sur ces stands ; parce que nous avons été invités à intervenir pour partager notre expertise sur scène ; ou bien en tant que visiteurs, pour se connecter avec l’écosystème français et se tenir au courant des dernières innovations. Nombreux parmi nous font partie aussi de boards de communautés French Tech ; or VivaTech est un moment fort de l’année où ces communautés se retrouvent.
M.V : VivaTech est effectivement un rendez-vous majeur pour nous, experts innovation chez Expertise France. Cela étant, ce qui a rendu cette édition singulière, c'est une première historique : pour la première fois depuis la création du salon en 2016, le titre de « Pays de l'année » était attribué à une nation européenne. L'Allemagne a répondu à cet honneur avec une présence sans précédent : le plus grand stand jamais déployé dans l'histoire du salon : 800 m² au niveau 3, rassemblant plus de 200 startups, 150 partenaires de la recherche et de l'écosystème entrepreneurial, les 14 Länder du pays, une douzaine d'entités gouvernementales et deux ministres fédéraux : Karsten Wildberger, ministre fédéral de la Transformation numérique, et Dorothée Bär, ministre de la Recherche, de la Technologie et de l'Espace.
Comment cette mobilisation s'est-elle concrétisée ?
A.C-G : En amont de VivaTech, c’est-à-dire de fait depuis son annonce en Allemagne à Berlin en décembre, nous avons stimulé et répondu à l’intérêt à la fois des organisateurs de VivaTech mais aussi des autres stands d’accueillir des panellistes allemands venants de l’écosystème que nous côtoyons. Concrètement, cela veut dire que nous avons mobilisé notre réseau pour que des acteurs pertinents de l’innovation allemande soient présents à cette édition à Paris. Nous avons également joué un rôle d’anticipation des séquences les plus intéressantes, de pédagogie entre les écosystèmes et de valorisation des moments phares, notamment pour le MEAE et l’Ambassade de France en Allemagne.
M.V : Comme l’Allemagne était pays partenaire de VivaTech cette année, l’édition 2026 a été particulièrement intense pour Axelle et moi, surtout que les technologies critiques et l’innovation de rupture, les thématiques sur lesquelles notre action se focalise, sont au cœur des enjeux de souveraineté européenne, au cœur de l’attention actuelle du monde politique et économique européen. Avec l’ambassade de France à Berlin, à la fois le service pour la science et la technologie auquel nous sommes toutes deux rattachées mais aussi les collègues des autres services, notamment le service économique régional, nous avons anticipé cette édition pour maximiser les opportunités d’échanges et de synergies entre les acteurs français et allemands à cette occasion.
Et pour vos organismes d’accueil, cette édition a-t-elle aussi eu un impact particulier ?
M.V : Pour SPRIND, cette édition de VivaTech a été un moment particulièrement important à deux niveaux. D'abord sur le plan institutionnel, avec la remise officielle du rapport élaboré par la task force franco-allemande confiée par les ministères français et allemands aux CEO de SPRIND et de Bpifrance, autour du soutien à l'innovation de rupture en France. C'était une étape clé qui illustre la qualité de cette coopération stratégique. Ensuite, VivaTech a également renforcé ma stratégie d'acculturation et d'outreach auprès de l'écosystème français - une formidable opportunité de développer des échanges avec les startups, les chercheurs, les investisseurs et les acteurs publics, et d'ancrer davantage la coopération franco-allemande sur le terrain.
A.C-G: Fraunhofer, qui m’accueille au sein de son siège stratégique à Munich, est un géant tentaculaire de la recherche appliquée de pointe en Allemagne puisqu’il rassemble 75 instituts de recherche, soit 30 000 chercheurs et un budget de recherche de 3 milliards € par an. Dans ce cadre, VivaTech permet de développer les coopérations : d'une part, Fraunhofer a signé avec l’Institut Mines Télécom, en présence du ministre délégué à l’Europe et aux Affaires étrangères, un accord de partenariat inédit pour accélérer le passage de la recherche vers l’innovation au service des infrastructures critiques européennes, y compris pour qu’elles soient mieux armées face aux attaques hybrides. Et d’autre part, un accord de partenariat stratégique sur l’intelligence artificielle, impliquant aussi les industriels, a été signé entre Fraunhofer et Inria à VivaTech, en présence de l’ambassadrice au numérique Clara Chappaz. C’est donc une édition foisonnante, très intense, avec de vrais résultats.
L'esprit VivaTech 2026 : ambition, coopération et joie
En conclusion, quel mot retiendriez-vous de cette édition ?
M.V : Je retiendrais le slogan officiel choisi par l’Allemagne et tous les partenaires mobilisés : « United by Tech, United by Friendship », qui résumait à lui seul l'ambition portée par la délégation allemande : bâtir ensemble, sur des valeurs communes, une Europe technologique souveraine. Cela passe par tous les ponts que nous construisons au quotidien en tant qu’ETI – rôles de conseillères stratégiques en faveur des organismes d’accueil, rôles de détection des signaux de la coopération car ancrées dans les écosystèmes, et rôles de liaison et de passeuses, j’aimerais dire.
A.C-G : Il est difficile de choisir ! J’hésite entre « souveraineté européenne » – au cœur de toutes les conversations à VivaTech –, « coopération franco-allemande », « numérique »… Mais, au risque de surprendre, je dirais : « joie ». Dans un monde qui accélère, l’Europe, et donc le franco-allemand, ne peut pas rester au ralenti. Faire preuve d’ambition, être stratégique, aller vite : voilà des défis qui peuvent faire peur. En réponse au risque de paralysie, la joie que l’on ressent dans cette édition de VivaTech, dans la rencontre des écosystèmes d’innovation français et allemands, y compris sur des technologies critiques, est une vraie force motrice. VivaTech a montré que nous savons sortir de notre zone de confort et être ambitieux : sur le terrain, l’écosystème français et allemand est joyeux et motivé, prêt à établir des ponts et à développer des coopérations, au service du futur de nos industries. C’est un vrai signe d’espoir pour l’avenir de notre Europe.