[Paroles d'experts] Ronan Jambou
Dans ce témoignage, Ronan Jambou revient sur sa mission d’ETI au Sénégal en faveur d’une approche One Health, son rôle aux côtés de la délégation sénégalaise lors du Sommet de Lyon et les enjeux de coordination et de surveillance sanitaire entre les secteurs de la santé humaine, animale et environnementale.
Depuis septembre 2025, Ronan Jambou est déployé par Expertise France auprès du ministère de la Santé au Sénégal en tant qu’expert technique international (ETI) en surveillance épidémiologique, épigénétique et génomique « One Health ». Sa mission à Dakar porte notamment sur les maladies transmissibles, les épidémies, les maladies non transmissibles liées aux facteurs environnementaux, ainsi que sur le renforcement de la coordination entre les secteurs de la santé humaine, animale et environnementale. À l’occasion du Sommet One Health de Lyon, il a accompagné la préparation et la participation de la délégation sénégalaise aux côtés de l’ambassade et du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Ce temps fort a réuni États, chercheurs et société civile autour des enjeux de surveillance sanitaire, de pollution environnementale, de nutrition durable et de résistance aux antimicrobiens. Dans ce témoignage, il partage les grands enseignements tirés de cette mobilisation d'envergure, ainsi que les perspectives de coordination et de coopération en santé au Sénégal.
Promouvoir une approche One Health face aux enjeux sanitaires et environnementaux
En quoi consiste votre mission d’expert technique international (ETI) au Sénégal ?
Ma mission consiste à aider le ministère de la Santé du Sénégal à promouvoir une stratégie One Health à travers les différents programmes opérationnels de la Direction générale de la Santé (DGS).
Cela concerne bien sûr les maladies transmissibles et les épidémies, mais également la prise en compte de l’impact de l’environnement sur les maladies non transmissibles. En lien avec l’augmentation de l’espérance de vie, l’impact de ces dernières est croissant en Afrique et, dès à présent, on meurt autant au Sénégal de maladies non transmissibles (cancers, maladies métaboliques, maladies cardiovasculaires) que de maladies infectieuses. La lutte contre les maladies non transmissibles devient une priorité pour les ministères de la Santé après un siècle de lutte intensive contre les maladies infectieuses, et la part de l’environnement et de la pollution est majeure, notamment pour les atteintes pulmonaires et les cancers.
Concernant les épidémies, la coopération entre les différents secteurs - santé humaine, santé animale, environnement, écologie - est loin d’être acquise, même si, en temps de crise, tout le monde accepte de collaborer. En dehors de ces épisodes, cette coordination intersectorielle est plus difficile et la détection précoce des cas plus aléatoire.
Quel a été votre rôle dans la préparation de la participation sénégalaise au Sommet One Health de Lyon ?
Concernant le Sommet de Lyon, j’ai travaillé directement avec l’ambassade et le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) à l’organisation du déplacement du ministre de la Santé, désigné par le Président de la République du Sénégal pour conduire la délégation sénégalaise. Il fallait également accompagner la définition des contributions que le Sénégal proposerait et des engagements qu’il porterait au titre de la collaboration interétatique.
Les principales difficultés ont été liées au calendrier très serré de l’organisation et à la nécessité de coordonner rapidement les différents partenaires impliqués. La coordination avec le CIRAD et l’IRD, en charge de l’organisation d’événements parallèles, a également été importante dans ce contexte. Une fois le cadrage réalisé, j’ai pu co-rédiger avec ma collègue sénégalaise en charge du Règlement sanitaire international les éléments de langage pour les interventions du ministre.
Pendant le sommet, j’ai accompagné le Ministre dans ses déplacements afin d’assurer le lien avec les organisateurs et les partenaires institutionnels français souhaitant organiser des rendez-vous.
Quels étaient les principaux objectifs et enjeux de ce Sommet ?
L’objectif principal de ce Sommet était de réunir une large communauté d’États désireux de s’engager pour soutenir une approche One Health de la santé, en même temps que la communauté scientifique et la société civile.
En parallèle du colloque scientifique organisé les 5 et 6 avril, réunissant les acteurs de la recherche et de la société civile, la journée du 7 avril était consacrée aux tables rondes de haut niveau (ministérielles et présidentielles). Celles-ci avaient pour objectif de mettre en lumière les réalisations d’États champions (dont le Sénégal) et de proposer des engagements clairs pour les années à venir.
Quatre thématiques spécifiques ont été évoquées : les zoonoses, mais aussi la nutrition durable, la pollution de l’environnement (notamment par les plastiques) et les risques liés aux résistances aux antimicrobiens.
Quels enseignements retenez-vous de cette expérience ?
Les interventions des États participants ont souligné l’importance des quatre thèmes retenus pour ce sommet. Mais deux éléments principaux ont sous-tendu ces interventions, i) la nécessité de mécanismes pérennes de surveillance en dehors des crises nécessitant des financements récurrents rapidement mobilisables, et ii) les difficultés de coordination au niveau d’un pays ou d’une région lorsqu’il s’agit de faire travailler ensemble et au long cours les différents ministères sectoriels, les acteurs de la société civile, les ONG et les partenaires internationaux.
Si lors des crises sanitaires, les mécanismes d’interaction fonctionnent, c’est lors des activités de routine que les difficultés apparaissent. Lorsque les secteurs industriel et agricole doivent être mobilisés, l’approche préventive est souvent négligée au profit de l’intervention d’urgence. Les règlementations impliquant le secteur industriel et agricole tardent pour des raisons économiques, ce qui impactent directement la gestion de la pollution et des épidémies.
Le partage des informations peut également être limité par des difficultés d’interopérabilité et de circulation de l’information, ainsi que par des retards de communication entre le niveau périphérique et le niveau central.
Cependant, comme toujours, les discussions informelles ont été l’élément clés du sommet, permettant les échanges entre les ministres des différents pays, mais aussi entre membres des gouvernements et institutions internationales et ONG. C’est dans ces temps d’échange que naissent les projets futurs.
Numérisation, surveillance sanitaire et coopération scientifique : les prochaines étapes
Quels sont les principaux projets et perspectives pour la suite de votre mission ?
Mon activité s’inscrit d’abord dans le processus de coordination des activités du ministère de la Santé par le DGS (Directeur général de la Santé) et concerne les différentes directions du ministère. Un certain nombre de comités se réunissent, auxquels je participe en tant que conseiller.
Parmi les grands projets actuels du gouvernement sénégalais sur lesquels je m’implique, la numérisation des données de santé au Sénégal est prioritaire. Celle-ci permet à la fois la surveillance sanitaire mais aussi l’analyse régionale des facteurs de risque pour les maladies non transmissibles. De même, la santé communautaire est en pleine restructuration afin d’améliorer sa qualité et sa coordination avec les autres secteurs. C’est à ce niveau, le plus bas de la pyramide sanitaire, que l’information pertinente concernant les évènements anormaux doit être recueillie.
De même, l’accès au diagnostic biologique, à la base de la définition des cas, doit être amélioré. Biologiste moi-même, je travaille avec la Direction des laboratoires à la régionalisation des plateformes biologiques de haut niveau et à l’accès des femmes enceintes aux examens de base. Enfin, l’analyse spatiale des données de santé est un élément fondamental pour le suivi des épidémies, mais aussi pour la détection des facteurs de risque environnementaux liés aux maladies non transmissibles comme les cancers. Les ressources humaines en analyse spatiale sont nombreuses au Sénégal, mais davantage dédiées aux domaines de l’agriculture et du foncier.
Le recueil des données multisectorielles par les communautés devrait être favorisé, afin d’éviter la formation de silos remontant directement vers le niveau central, sans retombées directes pour la gestion des problèmes locaux. Une preuve de concept doit être réalisée dans le cadre de l’alliance mondiale “Cités One Health”, lancée lors du Sommet de Lyon.
En parallèle, je m’implique également dans la promotion des connexions avec les milieux universitaires et de la recherche, qu’ils soient sénégalais ou français, à travers l’IRD, le CIRAD, l’ANRS, le CNRS, l’Institut Pasteur ou encore les FEF de l’ambassade de France.