[Paroles d'experts] Pauline Hoerner
Déployée à Chișinău, Pauline Hoerner, experte technique internationale (ETI) auprès de la Présidence de la République de Moldavie, partage ses avancées et son action en faveur de la réforme de la justice et du recouvrement des avoirs.
Conseillère juridique auprès de la Présidence de la République de Moldavie, déployée par Expertise France et détachée par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, Pauline Hoerner intervient au cœur des efforts moldaves en matière de lutte contre la corruption et de recouvrement des avoirs volés.
Dans un contexte marqué par d’importantes réformes de la justice et par l’ambition d’intégration européenne de la Moldavie, elle accompagne les institutions nationales dans le renforcement des cadres juridiques et de la coopération internationale.
À travers cette interview, elle revient sur les enjeux stratégiques de sa mission, les actions concrètes menées sur le terrain et le rôle central du recouvrement des avoirs dans la consolidation de l’État de droit, tout en mettant en lumière la coopération franco-moldave en matière de justice.
Une coopération franco-moldave au service de la justice et de la lutte contre la corruption
Quel est l’objectif principal de votre mission d’experte technique internationale (ETI) ?
J’exerce la fonction de Conseillère juridique de la Présidence de la République de Moldavie sur le recouvrement des avoirs volés, détachée par le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères, afin de soutenir les efforts du pays dans la lutte contre la corruption et la récupération des avoirs détournés.
Dans quel contexte général s’inscrit aujourd’hui votre mission en Moldavie ?
Depuis la fraude bancaire de 2014, qui a entraîné la disparition de plus d’un milliard de dollars et révélé l’ampleur de mécanismes de blanchiment tels que le « Laundromat russe », la question du recouvrement des avoirs volés s’est imposée comme un enjeu majeur de l’agenda politique moldave. Ce scandale a profondément ébranlé la confiance des citoyens dans leurs institutions et a placé la lutte contre la corruption au cœur des attentes de la société civile, des médias et de l’opinion publique.
Depuis 2024, la Présidence moldave a fait de la justice, de la lutte contre la corruption et de l'intégration européenne les piliers de son mandat. Cette orientation a été confirmée par l’organisation d’un référendum constitutionnel visant à inscrire l’adhésion à l’Union européenne dans la Constitution moldave, traduisant la volonté politique de placer les réformes au service de cet objectif stratégique.
Dans ce cadre, la réforme du système judiciaire et la récupération des avoirs détournés ne constituent pas seulement une exigence nationale en matière d’État de droit, mais également des conditions incontournables fixées par les États membres de l’UE pour l’ouverture des négociations d’adhésion. L’indépendance de la justice, la transparence institutionnelle et la lutte effective contre la corruption sont désormais perçues comme des critères essentiels pour crédibiliser le processus d’intégration. Le premier sommet UE-Moldavie, organisé à Chișinău en juillet 2025, a salué les avancées réalisées tout en soulignant la nécessité de consolider les réformes structurelles, confirmant que la récupération des avoirs volés et la modernisation de la justice sont indissociables de la trajectoire européenne de la Moldavie.
Quel est votre rôle au sein de l’organisme d’accueil et quels sont vos principaux interlocuteurs ?
Mon rôle consiste à contribuer à la réforme du cadre juridique, judiciaire et stratégique moldave, dans le but de renforcer son alignement avec les standards européens et ainsi soutenir la République de Moldavie dans son processus d’intégration à l’Union européenne.
Ma mission a également pour objectif de renforcer la coordination entre les différentes institutions nationales moldaves de l’écosystème anticorruption, de favoriser la coopération bilatérale et internationale. Enfin, et dans ce cadre mon expérience d’avocate prend tout son sens, j’appuie les projets ou dossiers judiciaires, notamment franco-moldaves, visant à identifier, tracer, geler, confisquer et rapatrier les avoirs volés à la République de Moldavie.
Bien que placée directement au sein de l’administration présidentielle, j’exerce avant tout un rôle d’intermédiaire entre les institutions moldaves et françaises, ainsi qu’avec les principaux partenaires européens et internationaux engagés dans la lutte contre la corruption et le renforcement de la justice. Je collabore étroitement avec les administrations moldaves (Ministère de la Justice, Bureau du Procureur Général, Institut national de la Justice etc.) et plusieurs agences spécialisées, parmi lesquelles : le Centre National Anticorruption, chargé de prévenir et combattre la corruption et les infractions économiques ; l’Agence de Récupération des Biens Criminels, responsable de l’identification, du gel, de l’administration et de la confiscation des avoirs issus d’infractions ; ou encore le Service de Prévention et de Lutte contre le Blanchiment, qui agit comme unité de renseignement financier nationale pour détecter et analyser les flux suspects liés au blanchiment et au financement du terrorisme.
En parallèle, je coordonne mes actions avec la Délégation de l’Union européenne et ses experts de haut niveau, ainsi qu’avec des bailleurs et organisations internationales tels que le Conseil de l’Europe, l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe, la Banque mondiale ou le Programme des Nations Unies pour le développement. Côté français, mes interlocuteurs incluent notamment Expertise France, l’Agence Française de Développement, le Ministère de la Justice, le Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, l’Agence de gestion et de recouvrement des avoirs saisis et confisqués, l’Agence française anticorruption et enfin et surtout l’Ambassade de France à Chișinău.
Je veille également à maintenir un dialogue constant avec la société civile moldave, représentée par des organisations telles que la Fondation SOROS ou encore le Centre de Ressources Juridiques de Moldavie, afin de favoriser la transparence et la cohérence des actions menées.
Comment votre mission se traduit-elle concrètement sur le terrain, en Moldavie et avec les partenaires français ?
Au cours des derniers mois, mon travail s’est concentré sur la rédaction de rapports stratégiques consacrés au fonctionnement de la justice moldave et à la formulation de recommandations pour renforcer le recouvrement des avoirs détournés. Ces analyses visent à éclairer les décideurs sur les réformes nécessaires et à proposer des pistes concrètes pour améliorer l’efficacité des institutions.
Parallèlement, j’ai assuré la coordination de plusieurs dossiers franco-moldaves, en facilitant le dialogue entre les autorités judiciaires et policières des deux pays. Ce travail s’est notamment traduit par une contribution active à la détermination du préjudice subi, étape essentielle pour appuyer les procédures judiciaires et garantir la restitution des biens mal acquis. Dans ce cadre, j’ai appuyé la coordination d’un dossier concernant des actifs situés en France susceptibles d’être rapatriés.
J’ai également contribué à l’organisation du Forum anticorruption de Chișinău, en partenariat avec l’Ambassade de France. Les discussions ont porté sur des thèmes essentiels tels que le vetting des magistrats, les résultats de la lutte contre la corruption et la transparence institutionnelle. Un panel consacré au recouvrement des avoirs, soutenu par l’Ambassade de France, a permis à des experts français de partager le cadre juridique de l’entraide internationale et des exemples concrets de récupération d’avoirs en France. Ces échanges ont souligné l’importance de la coopération internationale et des bonnes pratiques pour faire progresser l’agenda anticorruption moldave.
Dans le cadre de mes fonctions, j’accueille régulièrement en Moldavie des équipes françaises venues en mission, qu’il s’agisse de délégations institutionnelles comme, par exemple, de magistrats de la Cour d’appel de Versailles ou encore d’experts français. Mon rôle consiste à faciliter leur intégration dans le paysage institutionnel moldave en assurant le lien avec les autorités locales – Gouvernement, institutions judiciaires, agences spécialisées – ainsi qu’avec l’Ambassade de France à Chișinău et les partenaires européens. Ces échanges permettent de renforcer la coopération bilatérale, de partager des bonnes pratiques et de consolider les réformes en cours dans le domaine de la justice et de la lutte contre la corruption.