[Interview] Le genre en pratique : regards croisés de cinq expertes techniques internationales

Cinq expertes techniques internationales (ETI) montrent comment l’approche genre s’intègre concrètement dans leurs missions relatives à l’éducation, la biodiversité, la gestion de l'eau, ou encore les enjeux migratoires et de protection des réfugiés.

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, cinq expertes techniques internationales (ETI) déployées par Expertise France – Raoudha Gafrej, Blanche Gomez, Salwa Nacouzi, Fanny Benedetti et Dina Ionesco – partagent leurs retours d’expérience sur l’intégration du genre dans leurs missions respectives.
En Arménie, en Mauritanie, au Kenya et en Suisse, elles interviennent dans des secteurs prioritaires tels que l’enseignement, la gestion de l’eau, la biodiversité et les questions de migration et de protection des réfugiés. Leurs témoignages illustrent comment une approche transversale du genre, adaptée aux réalités locales et sectorielles, permet de renforcer l’impact des actions menées sur le terrain. Qu’il s’agisse d’accompagner les étudiantes vers des parcours ambitieux, de faire évoluer les pratiques de gouvernance dans le secteur de l’eau, d’intégrer les savoirs écologiques des femmes dans la conservation de la biodiversité ou de mieux prendre en compte les vulnérabilités différenciées dans les contextes migratoires, ces retours d’expérience mettent en lumière les transformations à l’œuvre dans chacun de ces domaines.

Genre et eau : Raoudha Gafrej, experte technique internationale et conseillère au ministère de l’Hydraulique et de l’Assainissement de Mauritanie

Dans mes fonctions d’appui aux politiques publiques de l’eau en Mauritanie, la question du genre s’est progressivement imposée comme une dimension importante de la réforme du secteur. L’accès à l’eau touche directement les réalités quotidiennes des populations, et notamment celles des femmes, souvent en première ligne dans sa gestion au sein des ménages. Travailler sur ces politiques publiques rappelle ainsi que les choix techniques ont aussi des implications sociales.

Mon positionnement d’experte me permet de contribuer à faire évoluer les pratiques en intégrant cette dimension dans les réflexions sur la gouvernance et la planification du secteur. Dans cet esprit, j’ai initié, au sein du ministère, « L’Heure du Savoir », un espace d’échange destiné à partager les connaissances et à encourager une réflexion collective plus ouverte et inclusive.

À l’heure où la Journée mondiale de l’eau 2026 met en avant le thème « Eau et genre : l’eau, source d’égalité », cette approche rappelle combien la gestion de l’eau peut aussi être un levier de progrès et d’équité.

Genre et biodiversité : Blanche Gomez, experte technique internationale et conseillère technique auprès du NBSAP Accelerator Partnership à Nairobi

Le NBSAP Accelerator Partnership, au sein duquel j’accompagne les pays francophones dans la mise en œuvre de leur SPANB (Stratégie et Plan d’Actions National pour la Biodiversité), finance un projet visant à intégrer l’approche genre dans la révision et la mise en œuvre de ces stratégies.
Ce projet s’inscrit dans l’alignement avec le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, qui fait de l’égalité des sexes un pilier transversal, notamment à travers ses cibles 22 et 23, et est soutenu par le Plan d’action pour l’égalité des sexes 2023-2030 de la Convention sur la diversité biologique.

En effet, il a été démontré que l’égalité des genres et l’utilisation, la gestion et la conservation de la biodiversité sont étroitement interconnectées. À l’échelle mondiale, les femmes et les filles, en particulier celles issues des peuples autochtones et des communautés locales (PA et CL), dépendent d’écosystèmes sains et jouent un rôle essentiel dans leur gestion et leur conservation, en s’appuyant sur des connaissances écologiques spécifiques au genre.

Ce projet accompagne 7 pays, dont le Togo et les Comores pour mon périmètre francophone, dans la mise en place de démarches participatives pour élaborer des solutions adaptées à l’intersection entre genre et biodiversité. Les équipes nationales bénéficient d’abord de formations pour renforcer leurs capacités, puis organisent des ateliers et des consultations avec les parties prenantes (organisations de femmes, communautés locales, institutions publiques, chercheurs, etc.). Ensemble, elles identifient des priorités et co-construisent des solutions visant à intégrer l’égalité femmes-hommes dans les politiques et actions en matière de biodiversité. Ces solutions sont ensuite mises en relation avec des appuis techniques et financiers pour faciliter leur mise en œuvre sur le terrain.

Genre et enseignement : Salwa Nacouzi, experte technique internationale et rectrice de l’Université française en Arménie (UFAR)

En tant qu’experte technique internationale (ETI) et rectrice de l’Université française en Arménie depuis septembre 2022, j’ai pu constater le chemin parcouru par l’université pour briser le plafond de verre. Je m’inscris dans la continuité de mes prédécesseurs afin de promouvoir et consolider les politiques menées en faveur de l’égalité homme-femme. Dans ce cadre, mon rôle consiste notamment à veiller à ce que ces enjeux soient pleinement intégrés dans les pratiques pédagogiques et les actions menées auprès des étudiantes.

En effet, depuis 25 ans, l’Université française en Arménie fait du leadership féminin une réalité concrète et mesurable. Cette dynamique se traduit par une forte représentation des femmes à tous les niveaux : 65 % du personnel administratif, 83 % de l’équipe de direction et 61 % du corps enseignant. Elle se reflète également dans les parcours des étudiantes, y compris dans des filières encore majoritairement masculines ailleurs, comme l’informatique et les mathématiques appliquées, où elles représentent 47 % des effectifs.

Mais au-delà des chiffres, il y a une vision : encourager, connecter, faire émerger. Dans ce cadre, nous développons plusieurs actions : centre d’entrepreneuriat, forums métiers, rencontres avec des professionnelles et mobilisation d’un réseau d’alumni fortement féminisé.

Cette année, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, nous avons organisé un événement dédié au leadership féminin, réunissant des alumni aujourd’hui engagées dans des domaines variés. L’objectif était de valoriser des parcours ambitieux et d’encourager les étudiantes à oser viser haut. Cette édition a adopté un format de « speed dating », favorisant des échanges directs et concrets autour des carrières et du leadership. Ces actions s’inscrivent dans une dynamique à poursuivre, notamment pour renforcer la confiance des étudiantes dans leurs ambitions et accompagner durablement l’accès des femmes aux postes à responsabilité.

Genre et migration : Fanny Benedetti et Dina Ionesco, ETI et conseillères principales auprès du Haut-Commissariat aux Réfugiés (HCR) à Genève

Fanny Benedetti : Je suis en charge des enjeux de genre, d’âge et de diversité au sein du HCR, l’agence des Nations Unies chargée de la protection des personnes déplacées de force dans le monde, qui compte quelque 122 millions de personnes de par le monde. 

Dina Ionesco : Je suis responsable des enjeux liés à l’impact du changement climatique en matière de protection internationale et de droit d’asile, notamment en contexte de déplacements forcés et de mouvements mixtes de migrants et de réfugiés.

Fanny Benedetti et Dina Ionesco : Nos deux principales priorités, genre et climat, sont des priorités transverses aux activités de l’organisation. Cela signifie que nous devons trouver des points d’ancrage dans les différents programmes, politiques et stratégies pour faire vivre ces priorités. C'est également un enjeu de communication interne et externe, car trop souvent les priorités transverses sont invisibilisées. 

Fanny Benedetti : Dans le cadre des missions de terrain et du leadership, il est essentiel de pouvoir s’assurer que la mission comporte des rencontres avec les personnes déplacées elles-mêmes, en particulier les organisations dirigées par les femmes, qui sont souvent exclues des espaces de dialogue et de représentation. Cela paraît évident, mais c’est loin d’être toujours possible car les priorités peuvent facilement être données aux dignitaires et aux institutions.

Dina Ionesco : La dimension genre est très importante dans l’ensemble de mes activités. Sans une fine compréhension de la manière dont le genre définit les rôles au niveau des familles, des communautés et des sociétés, on ne peut pas comprendre l’exposition au stress climatique, ni les stratégies migratoires, ni les dynamiques des déplacements forcés. Le genre est un outil clé pour définir des politiques de protection internationale répondant à des besoins différenciés. Je m’intéresse aussi aux vulnérabilités des hommes, souvent moins étudiées.

Fanny Benedetti :L’expertise genre n’est pas suffisamment reconnue dans les milieux institutionnels. Elle reste souvent absente des fiches de poste et des grilles de compétences. Il est essentiel que ces compétences soient reconnues au même titre que d’autres compétences et expériences. De mon côté, j’ai le privilège d’être reconnue et valorisée en tant qu’experte senior sur le genre. Je pense avoir une valeur ajoutée importante dans une organisation plutôt composée de généralistes. Je suis en charge de mener à bien le chantier du plan d’action du HCR sur le genre.

Fanny Benedetti et Dina Ionesco : Nos missions sont complexes dans un contexte de "backlash" et de coupes budgétaires touchant précisément nos secteurs d’activité. Dans une vision partagée et appliquée des valeurs de la diplomatie féministe, notre solidarité et notre soutien réciproque en tant que femmes professionnelles nous sont précieux. C’est aussi cela, la force d’une approche de genre en action, au quotidien.

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